Extrait de SOUVENIRS D’UN MOBILE DU VEXIN édité par F. Henry à Paris en 1871.
[...] "4 JANVIER.- Dès cinq heures du matin, une vive fusillade retentit du côté du Château-Robert et de la Maison-Brûlée. L’artillerie tonne sur Orival. Brouillard épais. Le général envoie en reconnaissance les troupes qu’il a sous la main au Bourgtheroulde et fait prévenir celles qui sont disséminées dans les cantonnements environnants. Des estafettes viennent annoncer que les grand’gardes, composées des mobiles des Landes, ont été surprises par l’ennemi sur le plateau qui commande le Château-Robert. Engourdis par le froid, accablés de fatigues, les mobiles ont été écrasés autour du feu où ils dormaient.
L’Ardèche, des retranchements qui ont été creusés la veille, fusille une colonne formidable qui s’avance dans le chemin en lacet menant des Moulineaux à la crête.
A la Maison-Brûlée, au château de Robert-le-Diable et dans les souterrains, on se bat avec rage. C’est là que sont fait prisonniers, après une lutte corps à corps, les capitaines de Montravel et Jamme, les lieutenants d’Autheville, Labaume, Vernet et Berchon, de l’Ardèche ; le capitaine Bosc, des Landes.
La nouvelle que l’on se bat dans la forêt nous arrive au moment de l’appel du matin. La 2e compagnie reste sous les armes sur la place, et bientôt arrive l’ordre de se porter en avant sur la route de la Bouille. La colonne s’ébranlait lorsque le capitaine de Boisgelin, revenu à travers bois de la Maison-Brûlée, sa longue barbe noire toute blanche de givre, nous annonce que les positions qui, les jours précédents, nous avaient coûté si cher, sont reprises par les Prussiens, et que ceux-ci sont déjà aux Quatre-Routes, endroit fort rapproché du Bourgtheroulde. Nous nous déployons en tirailleurs derrière les talus qui bordent la route et entourent les clos situés du côté d’Infreville. Les francs-tireurs du Calvados, restés en masse sur le chemin en avant de nous, essuient une fusillade, qui tue leur capitaine.
Nous les appuyons et reprenons leur position en nous faufilant le long des fossés. Les feux de peloton se succèdent sans interruption : plusieurs mobiles tombent blessés. Le garde Jobin, de la 2e, est tué d’une balle dans le bas-ventre. Trois fois les officiers ramènent la compagnie ; mais les Prussiens, favorisés par un brouillard épais, débusquent du bois par tous les côtés. Nous allions nous masser dans la ville en escaladant les haies, lorsqu’une balle vient frapper le capitaine au cou-de-pied et lui fait éprouver une douleur tellement vive qu’il tombe. Cette chute le sauve d’une grêle de projectiles, dont les trous sont marqués dans les pommiers qui l’environnent. Saisissant un instant où le feu se calme, il se traîne jusqu’à une des chaumières, sorte d’étable, où il se barricade en mettant un tonneau derrière la porte. A peine y est-il installé, que les coups de crosse font céder les planches et donnent passage à trois canons de fusil. Les Prussiens tirent sans le toucher : il riposte avec son revolver ; l’un des assaillants tombe, mais presque en même temps il est renversé par un nouveau coup de crosse dans le dos. C’est en parant un coup de baïonnette qu’un soldat veut lui donner, bien qu’il soit à terre, qu’il reçoit une seconde blessure à la main et une plus grave à la cuisse.
Il était désarmé et dès lors prisonnier.
Nous continuons le mouvement vers le Bourgtheroulde qui nous avait été prescrit par le capitaine. Les hurrahs formidables des Prussiens se rapprochent de plus en plus. Les bons tireurs de la compagnie, parmi lesquels nous citerons le caporal Bourgeois, les gardes Garret, Duchêne, Hébert, Haranger, font feu à coup sûr et descendent plus d’une fois leur Prussien.
Mais déjà une pluie de balles tombe sur la ville et gêne terriblement les mouvements de nos troupes sur la grande place et dans les rues où nous sommes. Les ardoises et les vitres volent en éclats. Le brouillard redouble d’intensité et ne permet pas de distinguer une forme à vingt mètres. Le général Roy n’a autour de lui que 500 hommes du 3e bataillon de l’Eure, la moitié du 1er, un peloton de chasseurs et quelques francs-tireurs. Il décide que la retraite sera opérée immédiatement sur Brionne, et charge le commandant Guillaume de défendre l’accès de cette route dans le Bourgtheroulde et de tenir jusqu’à la dernière extrémité. Celui-ci dispose les quatre compagnies qui lui restent, de manière à retarder le plus longtemps possible l’entrée des Prussiens dans le bourg. Des enclos qui entourent la ville nous échangeons une vive fusillade avec un invisible ennemi. Quelques chasseurs, qui ont reçu l’ordre de charger, reviennent en désordre, déclarant que la route est déjà barricadée et que les Prussiens, formés en bataillon carré sur une éminence, les écrasent de leur feu.
Les 1re, la 2e et la 3e compagnies de notre bataillon, faisant face à l’ennemi en avant des maisons, soutiennent vaillamment le premier choc. Mais elles sont enveloppées et reçoivent le feu par trois côtés. La route est tellement balayée par les balles, que force leur est de passer par les jardins extérieurs, sous un feu moins direct, pour rejoindre la colonne.
L’ennemi pénètre alors et par la route de Rouen et par celle d’Elbeuf, occupant ainsi le premier tiers du bourg.
Le commandant, pendant qu’il rallie ses hommes sur la grande place, essuie trois feux de peloton, qui n’atteignent que légèrement son cheval. Il concentre alors, derrière l’église, une centaine de soldats qui lui restent. De cette position qui commande la route de Brionne, une résistance désespérée s’engage contre les Prussiens, qui ont déjà dressé des barricades sur les routes de Rouen et d’Elbeuf. C’est de quinze à vingt mètres que l’on se fusille. Les balles ennemies se croisent obliquement derrière l’église, et l’espace protégé par l’édifice est à peine assez large pour abriter nos quelques soldats. La ruelle n’est pas tenable pour le reste de la compagnie, qui se voit obligée de se retirer dans une ruelle voisine. Il ne reste que quarante hommes au commandant, pour tenir tête aux colonnes ennemies qui débouchent par toutes les issues, quarante braves, dont moitié du 3e bataillon, ralliés par les capitaines de Rostolan et de la Brière, et moitié de la compagnie de Louviers, sous les ordres du lieutenant Guibert.
Les Prussiens sont hésitants : ils ignorent le nombre de leurs adversaires, qui sont enveloppés par le brouillard ou retranchés derrière un pâté de masures. Le commandant les trompe par ses commandements qui s’adressent intentionnellement à tout un bataillon fictif, et chacun conserve ses positions. Des tirailleurs entretiennent un feu nourri aux deux angles de l’église. Le capitaine de la Brière est frappé d’une balle en pleine poitrine. Celle-ci, qui a d’abord fracassé la tête du garde Renon, de la 7e, n’a pas la force de le tuer. Il tombe, se relève et reprend son poste périlleux. Son clairon Brière reçoit à ses côtés une balle dans le front et va s’affaisser contre les murs de l’église. Ledoigt, de la 7e, dont les trois frères sont morts à l’armée, a le genou emporté, mais il recharge et tire deux fois avant de s’étendre sur ses camarades frappés avant lui.
Le commandant encourage et félicite ceux dont les coups « font mouche », et tance le mobile Thomas, de la 7e ; qui, trop rempli d’audace et de témérité, s’avance jusqu’au milieu de la rue pour invectiver les Allemands et abat deux Prussiens.
Cependant nos pertes augmentent : l’ennemi gagne du terrain, et les hommes ont peine à se mouvoir dans un espace qui se restreint sans cesse. On apprend alors qu’une ruelle étroite peut nous conduire à travers champs, jusqu’à la route de Brionne, mais que les Prussiens occupent déjà des points intermédiaires dans le bourg.
La petite colonne se retire donc, protégée par une arrière-garde de six hommes, qui, le fusil en joue, marchent à reculons, prêts à recevoir l’ennemi, s’il s’engage à notre suite dans l’étroit défilé. Les trois hommes qui forment l’avant-garde sont accueillis par une décharge au moment où ils traversent un sentier coupant le chemin que nous suivons. Nous sommes cernés de toutes parts. Le feu s’engage de nouveau à l’abri d’une chaumière qui fait le coin : deux hommes sont frappés à la tête et leurs corps encombrent l’entrée de la ruelle. Le lieutenant Roussel de bat comme un héros d’Homère, en apostrophant ses adversaires. La lutte sur ce point devient des plus critique.
« Tout le bataillon à la baïonnette ! » crie alors le commandant à ses quelques hommes. Ce commandement jette la terreur chez les Prussiens, qui prennent la fuite. Nous pouvons alors traverser la grande route et nous engager à nouveau dans un chemin couvert menant jusque dans les enclos extérieurs. C’est à la faveur du brouillard que nous pouvons rejoindre nos compagnies, qui ont pris la direction de Brionne et n’ont plus été inquiétées, grâce à notre résistance dans le Bourgtheroulde.
Pendant ce temps, les quatre compagnies du 1er bataillon, qui avaient été envoyées sur la route d’Elbeuf, par le général Roy, dans la prévision d’une attaque de toutes parts, se trouvaient privées de leurs communications, exposées à un feu meurtrier, perdant ceux de leurs hommes que les capitaines chargeaient d’aller prendre des ordres, et après plusieurs heures d’incertitude résultant du brouillard et de l’isolement, elles se portaient sur la Londe pour soutenir le commandant Ferrus.
Nos forces, groupées sur ce point, conservèrent les hauteurs d’Orival jusqu’à la nuit, mais, complètement cernées, elles profitèrent de l’obscurité pour forcer les lignes ennemies et rejoindre le quartier général à Brionne.
Ainsi finit cette chaude journée qui, depuis trois heures du matin jusqu’à la nuit ne fut qu’un long combat sur les côtés boisés de la Seine, depuis Elbeuf jusqu’à la Bouille et sur la lisière supérieure de la forêt, depuis la Londe jusqu’à Bourgachard. Nous étions 7,000 mobiles et francs-tireurs ; ils étaient 25, 000 hommes de vieilles troupes, composées non pas de ces Allemands de pacotille, tels que les Saxons, wurtembergeois ou Bavarois, mais de régiment Poméraniens qui, ils le disaient eux-mêmes, n’avaient pas vu, depuis Metz une affaire aussi sanglante.
Tel a été tout le secret d’une victoire, chèrement acquise d’ailleurs, puisque l’ennemi avoue lui-même avoir perdu 1,400 hommes, tandis que nos pertes ont été évaluées à 800, tant tué que prisonniers. Cette différence dans les chiffres est due d’abord aux belles positions que nous avions conquises les jours précédents et qui auraient été conservées si nous avions reçu nos renforts, puis à l’énergique défense du commandant Guillaume dans le Bourgtheroulde. En tenant jusqu’au bout et en persuadant à l’ennemi qu’il y avait un bataillon là où ne se trouvaient que quelques soldats, il a empêché la poursuite de nos troupes par les Prussiens et a fait preuve d’un sang-froid et d’une présence d’esprit bien rare chez des combattants déjà abasourdis par une fusillade presque à bout portant.
En sortant du Bourgtheroulde, la 2e compagnie prend la route de Brionne et s’arrête à Mont-Mal, pour y camper. Consternation en ne voyant pas le capitaine : les uns disent qu’il est resté étendu sans vie dans un champ, d’autres qu’il est fait prisonnier. Trente-neuf mobiles manquent à l’appel. Sont-ils tués, blessés ou tombés au pouvoir de l’ennemi ? Quelle affreuse nuit ! L’anxiété est à son comble. On reste sans vivres jusqu’au lendemain. Le lieutenant Vinot, ordinairement si dur à la fatigue et si rude soldat, reste lui-même accablé sous le poids de ses douleurs physiques et morales".
Un texte extrait de "Histoire d'un trente sous, 1870-1871" de Sutter-Laumann édité à Paris chez A.Savine en 1891.
[...]Soudain, ma torpeur fut secouée par une inattendue et violente commotion. Il me semblait avoir entendu un coup sourd ; mais, ce que j'entendais très nettement, c'était une clameur qui s'élevait derrière moi, à la queue de la colonne. Je me retournai. Les rangs étaient en désordre, des hommes avaient sauté dans les champs bordant la route. Je vis aussi, à terre, cinq ou six gardes nationaux. Deux ou trois étaient immobiles ; les autres se tordaient convulsivement et
essayaient de se traîner sur le ventre. L'ennemi venait de tirer, et son premier obus avait fait sept victimes. Je ne fus pas long à prendre une détermination : ma rêverie disparut pour faire place au sang-froid, au raisonnement précis. Le danger immédiat produit presque toujours cet effet. Je pris le pas gymnastique, pour rattraper mon bataillon dont j'apercevais, loin déjà, les capotes bleues. Je ne fus content et rassuré que lorsque je me trouvai, non seulement avec ma compagnie, mais encore avec mon escouade. Si je dois être tué ou blessé, pensais-je, il est préférable de tomber à côté de gens qui me connaissent. S'ils le peuvent ; je suis sur qu'ils me relèveront. En tout cas, on saura, à la maison, ce que je suis devenu. Et ce sentiment devait être général, car sans qu'aucun ordre eût été donné, les retardataires eurent bientôt rejoint leurs rangs, et leurs camarades.
Cet obus ne fut pas suivi de la trombe de fer et de plomb à laquelle nous nous attendions. Ce fut un coup isolé. Mais il produisit une impression grande. Les conversations cessèrent, la marche se régularisa. Chacun comprenait la gravité de la situation. Mes idées noires s'envolèrent, chassées non par un enthousiasme belliqueux, mais par une ferme résolution d'accepter sans faiblir tous les mauvais hasards. Dans d'autres circonstances périlleuses, j'ai retrouvé cette tranquillité qui fait envisager le danger sous toutes ses faces et aide quelquefois à s'en préserver, tranquillité qui n'est, en quelque sorte, que de la résignation à haute dose, combinée avec l'amour-propre et le sentiment de la dignité personnelle, lesquels font faire bonne figure dans les cas embarrassants et accepter, sans faiblesse « apparente », ce qu'on ne peut éviter.
Il y avait déjà un certain temps que l'obus prussien avait éclaté, quand nous dûmes nous ranger, de chaque côté de la route, pour laisser passer une ou deux batteries qui arrivaient au grand galop. C'était de l'artillerie non montée. Les servants étaient sur les caissons, d'autres étaient assis sur les affûts. Il y eut alors encombrement. Les canonniers ralentirent leur allure. Quelques-uns descendirent de cheval ou sautèrent à bas de leur siège, pour se dégourdir les jambes. Artilleurs et gardes nationaux fraternisèrent, échangeant des poignées de mains, buvant au même bidon. Nous offrions à ces soldats du tabac fin, ce dont ils étaient enchantés, n'ayant à fumer que du gros tabac de cantine. On les questionnait : « Où allez-vous ? » Ils n'en savaient rien. Leurs officiers étaient restés en selle et se tenaient à l'écart des nôtres, dédaigneux. Voulant allumer une pipe, je demandai du feu à un maréchal des logis qui fumait un vieux « brûle-gueule » magnifiquement culotté. C'était un grand et beau garçon de vingt-cinq à trente ans, blond, à la moustache fine et allongée, type alsacien. Il pencha sa pipe sur la mienne, sans me rien dire, et remonta à cheval, car le convoi repartait, toujours au galop. Peu de temps après, vingt minutes environ, nous apercevions les premières maisons d'un gros village. C'était Neuilly-sur-Marne.
Le cri de : « Halte ! » retentit, suivi de ceux-ci : « Front !... Conversion à droite ! »; et nous nous trouvâmes en bataille. Nous fîmes ainsi une centaine de mètres encore ; puis nouvelle halte. A peine étions-nous arrêtés qu'une effroyable détonation ébranla l'air et passa à l'état de roulement continu, très bizarre : on eut dit de la soie qu'on déchirait.
- Ce sont nos mitrailleuses qui tirent, il dit le capitaine. Du sang-froid. Pas de confusion dans les rangs. Nous allons entrer en ligne. Quelques obus commençaient à tomber çà et là, niais à quelque distance. C'était sinistre et amusant. Je regardai mes compagnons. Les uns étaient pâles, verdâtres, jaunes ; les autres étaient rouges comme des apoplectiques. L'impression extérieure se traduisait selon le tempérament. Il y en avait qui riaient d'un mauvais rire, d'autres qui serraient les lèvres, d'autres encore qui avaient des larmes plein les yeux. Beaucoup aussi avaient une physionomie décelant l'indifférence la plus complète, vraie ou simulée. L'émotion était forte, mais il n'était pas un seul de ces braves gens qui ne cherchât à faire bonne contenance. Notre capitaine pivotait d'un bout à l'autre de la compagnie, très martial et très calme, inspectant les armes et faisant déficeler les paquets de cartouches. L'attention que je portais à ce qui se passait autour de moi m'empêchait de regarder dans la direction du village» Du reste, l'aile droite du bataillon faisait vis-à-vis à des murs de jardins clôturant des maisons de paysans. L'entrée de la grande rue de Neuilly était plus à gauche, et je crois que ceux qui regardaient ne voyaient rien non plus qui fût intéressant. Et c'est bien ce qui m'étonnait : où se battait-on ? D'où venait cet effroyable vacarme ? Où était l'ennemi ? Nos mitrailleuses tiraient avec rage, les Prussiens envoyaient toujours des obus, mais mollement. Je compris plus tard que c'étaient des boulets perdus, puisque l'action était engagée bien en avant du village. Le comique effet éprouvé par des soldats qui vont au feu pour la première fois, commençait à se produire. A tout instant, un homme se détachait des rangs pour aller s'accroupir derrière un pan de mur ou derrière un buisson, parfois en plein champ. Et c'était des rires fous quand, un obus éclatant non loin d'eux, on les voyait revenir tout courant, tenant à deux mains la ceinture de leur pantalon. Le malaise que je ressentis n'était pas tout à fait semblable : j'avais bien l'estomac contracté, mais c'était sur la vessie que se répercutait mon émotion. Assurément, je n'étais pas à la noce, moi non plus ! Je n'ai pu apprécier le temps que dura cette première halte. Je me souviens seulement qu'on nous fit faire quelques mouvements et que je me vis à l'entrée d'une rue, qui faisait un coude brusque. La première et la deuxième compagnie s'étaient engouffrées dans cette rue. On ne les voyait plus. Derrière un pâté de maisons étaient massés deux ou trois cents gendarmes à pied. Tout, détail typique, avaient la tête enveloppée d'un mouchoir à carreaux, les uns des- sus, les autres dessous le képi. Les mitrailleuses s'étaient tues. De temps en temps, à intervalles presque réguliers, on entendait dans l'air un sifflement zigzagué qui semblait monter puis redescendre.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? demandai-je à un gendarme ; on dirait des fusées.
- Ça ? me répondit-il en riant sur un ton moqueur, ça des fusées !... C'est des OBUS, oui !
Je fus très surpris. N'ayant jusqu'alors entendu que l'explosion de l'obus, je croyais que la trajectoire de ce projectile était droite. J'allais demander aux gendarmes s'ils s'étaient déjà battus dans la journée, et j'ouvrais déjà la bouche pour adresser la question, quand l'ordre fut donné de marcher. Nous tournâmes le coude que faisait la rue, et alors je fus navré de ce que je vis. La rue peu longue, tournant au bout, sur la droite, et à l'extrémité de laquelle, derrière les maisons, se dressait la toiture carrée d'un clocher, était pleine de soldats de toutes armes, de débris informes, méconnaissables. C'était un fouillis extraordinaire. Les maisons n'avaient plus que l'aspect de masures. Les unes étaient veuves de leur toiture effondrée, les autres avaient leur façade ouverte, et l'on voyait, par cette plaie béante, des intérieurs de paysans ou de petits bourgeois campagnards. Le sol était coupé d'excavations, jonché de morceaux de fonte, éclats d'obus qui avaient peut-être déchiré des chairs d'homme. Lugubre spectacle.
- Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ?
A cette apostrophe, je relevai la tête. A moitié abruti par la fatigue, je la tenais baissée vers la terre, mélancoliquement appuyé des deux mains sur le canon de mon fusil. Celui qui venait de prononcer ces paroles était un cavalier qui s'était arrêté devant nos rangs et nous examinait avec méchante humeur. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, replet, de figure bonasse, sans caractère.
- Le général, me dit-on.
Il était en petite tenue, le képi retenu par la jugulaire passée sous le menton. Deux ou trois officiers étaient à ses côtés ; pour escorte, il avait une demi-douzaine de dragons. Notre chef de bataillon, toujours emmitouflé dans le capuchon qui lui cachait le visage, s'avança vers le général, qui gronda :
- Mais je n'en veux pas ! J'ai assez de monde... Je n'ai pas demandé de garde nationale...
Qu'ils s'en aillent !
Et il remonta au grand galop la rue du village. Nous étions en bataille, adossés à la file des maisons de gauche, ahuris de la réception et nous demandant ce qu'on allait faire de nous. Je croyais le combat terminé, car le feu avait cessé. Tout à coup, nos mitrailleuses reprirent leur terrible et horripilant roulement. L'ennemi ne ripostait pas.
- Ils reculent ! c'est fini, nous avons gagné ! disaient les gardes nationaux, assez heureux, au fond, que leur première épreuve eût été aussi courte. Mais une dizaine de détonations, suivies de sifflements aigus, nous prouvèrent que la période silencieuse que nous venions de traverser n'était qu'une accalmie. Les Prussiens nous criblaient d'obus. Une grêle de tuiles et d'ardoises tombait du faîte des maisons. Instinctivement, on tendait le dos. Personne de notre bataillon ne fut atteint, sauf quelques hommes qui reçurent d'insignifiantes égratignures, quand les vitres des fenêtres se brisaient en miettes sous l'effort d'une explosion ou le choc des éclats de fonte. C'est à partir de ce moment que je vis combien peu les généraux de Paris comptaient sur la garde nationale. Nous étions là, dans ce village, en véritables amateurs, enrageants d'y être, puisque ce n'était pas notre place. Nous aurions voulu partir ou marcher en avant, tant il est odieusement énervant de rester l'arme au pied, exposé comme une cible. Mieux vaut combattre, et, certes ! il faut plus de courage pour tenir ainsi, sous la mitraille, qu'il n'en faut pour charger ou tirailler. J'ai pu faire plus tard la différence. C'est pourtant le seul parti que l'on tira de la garde nationale, l'immobilité, à part quelques très rares circonstances. Le temps me durait et j'aurais bien voulu changer de position. J'allais demander à mon capitaine la permission d'aller un peu flâner dans le village, car la curiosité me tenait plus fort que la peur, lorsqu'un officier d'état-major, arrivant à fond de train, s'arrêta une seconde, transmit un ordre, et, rapide, reprit sa course. On commanda par le flanc droit et nous nous retrouvâmes à l'entrée du pays, sur la petite place où nous avions fait halte une heure auparavant. Les gendarmes n'y étaient plus. De nouveau on nous fit numéroter et aligner, puis nous longeâmes les murs des jardins. Arrivés dans les champs, nous grimpâmes sur un tertre formant plateau, qui dominait toute la plaine. Là le vacarme était effroyable. Nous étions à une centaine de mètres de la batterie de mitrailleuses, qui faisait rage. Une fumée intense formait un épais rideau qui masquait la vue. Ce n'était que par soudaines éclaircies, quand un coup de vent passait, qu'on apercevait la campagne. A. une assez grande distance, de forts bouquets de bois, des murs de parc, des maisonnettes de villégiature parisienne. A droite, Neuilly-sur-Marne que nous venions de quitter ; un canal, bordé de peupliers élancés. En contre- bas, la rivière, qui se perdait dans un fond, entre des collines couvertes de taillis. De l'autre côté, sur une hauteur, un village d'où l'ennemi tirait sur nous. En avant de Neuilly, assis sur la route, de grands murs blancs quelques maisons qu'on distinguait mal, car c'était là et aux alentours immédiats que la lutte devait être rude ; la fumée était plus compacte et, dans cette fumée, à deux ou trois endroits, des flammes rougeâtres s'élançaient en tirebouchonnant. Un peu en arrière de ce point, sur une petite éminence, devait se trouver une batterie prussienne : des coups sourds partaient de cette direction, précipités. A notre gauche, mais loin de nous, une hauteur était couronnée d'un nuage gris blanc. Un combat d'artillerie était engagé là. Mais je ne me rendais pas bien compte de tout cela ; je ne le voyais que pendant la durée d'un éclair, quand la fumée se dissipait, comme dans un rêve indécis. L'acre odeur de la poudre me montait à la tête et me troublait singulièrement. Mon attention finit par se concentrer sur la batterie de mitrailleuses. Les artilleurs allaient et venaient dans la fumée, comme des ombres, exécutant toujours les mêmes mouvements méthodiques. Il me semblait par instants assister à une petite guerre, ou à quelque semblant de bataille, dans une féerie militaire. Nos clairons sonnèrent alors, à plusieurs reprises ; mais ayant oublié ce que signifiait cette sonnerie, nous ne bougions pas. Nos officiers nous crièrent :
- Couchez-vous !... Mais couchez-vous donc !
L'ordre était prudent. Des obus destinés aux mitrailleuses, mais dépassant le but, tombaient autour de nous, sans discontinuer. Tous n'éclataient pas, par chance : la terre étant détrempée, ils s'enfonçaient dans le gazon, ce qui me fit croire, pendant les premiers moments, que les Prussiens tiraient à boulets pleins. Combien de temps restâmes-nous ainsi, couchés à plat ventre ? Quelques minutes, ou plusieurs heures ? Je ne sais. Mais ce temps qui, au début, me paraissait éternel, ne me parut bientôt plus rien. Ereinté comme je l'étais, je goûtais une très douce jouissance à me sentir étendu tout de mon long, les bras sous le menton. Je m'amusais, distraitement, à compter combien une touffe d'herbe peut avoir de brins, à regarder aussi quelques insectes qui couraient dans cette minuscule forêt, nullement dérangés par la tempête qui grondait autour d'eux. Une somnolence me gagnait, et je crois que je me serais endormi, - peut-être cela m'est-il arrivé, - si le roulement déchirant des mitrailleuses n'avait brusquement cessé. Je crus voir deux pièces renversées, une roue en l'air. Çà et là quelques taches brunes sur le sol, comme des corps d'hommes couchés, mais couchés dans des poses bizarres. Puis ce qui restait de la batterie fut rattelé : mitrailleuses et artilleurs disparurent.
- Nous allons partir aussi, me dit le lieutenant, qui était derrière moi, debout, fumant, imperturbable, une cigarette. C'est tout de même une sale corvée que d'être de soutien. Et nous partîmes presque aussitôt. Nous rentrions dans le village de Neuilly, plus ruiné que quand nous l'avions quitté. Il ne contenait plus aucun soldat. Notre bataillon,- je ne sais ce qu'étaient devenus les autres du régiment, - se trouvait seul dans la Grand'Rue, recevant toujours sur le dos l'averse de matériaux dégringolant des maisons, car les obus, tombaient sans trêve. J'étais étonné de voir que nous n'avions aucun blessé. Cette constatation me rassurait en me faisant penser que les victimes d'un combat ne sont pas aussi nombreuses qu'on pourrait le supposer. Je m'aguerrissais, mais je commençais aussi à trouver que ça durait trop. C'est à ce moment que, pour la première fois, je vis des Prussiens : une quarantaine d'hommes, d'aspect vigoureux, tous blonds, avec de longues barbes touffues, enveloppés dans de grandes capotes brunes, ayant pour coiffure un béret à bande rouge. Ils marchaient escortés d'une dizaine de lignards. Je les avais vu déboucher, au tournant de la rue, vers l'église. Ils passèrent près de nous, calmes, souriants mêmes, quelques-uns fumant philosophiquement une pipe. Ces gens paraissaient gras et bien portants, pas du tout fâchés d'avoir été faits prisonniers. On disait qu'ils avaient été cernés dans un jardin de la Ville-Evrard et qu'ils s'étaient rendus, voyant toute résistance inutile. Notre joie était grande. Si ces Prussiens avaient été pris à la Ville-Evrard, c'est que cette position était tombée entre nos mains. Nous étions donc vainqueurs !
Cependant la canonnade continuait et les maisons s'écroulaient toujours, formant sur la chaussée des amas de décombres. Tout n'était donc pas fini ?
Bride abattue, un officier d'état-major arriva de nouveau sur nous :
- Commandant ! Faites donc rentrer vos hommes dans les maisons, dans les caves !... Il n'y a pas de bon sens à les laisser inutilement là... Quand vous les aurez fait tuer pour, rien, vous serez bien avancé !
Nous ne demandions pas mieux. Une minute après, j'étais, avec mon escouade, dans une cave spacieuse, aux murs épais, qui interceptaient presque les bruits extérieurs.
- Nous allons faire du café ! je m'y connais, vous allez voir ! - dit le caporal, un ivrogne qui était mon chef immédiat. - En Italie, dès qu'on avait une seconde, on se dépêchait bien vite. Il n'y a rien qui remette comme ça ! Et le fricoteur - espèce précieuse, en campagne, - prit du café en grains dans le sac que portait le gros S..., mon compagnon, l'écrasa avec la crosse de son fusil, pendant que d'autres enlevaient les cercles d'une barrique pour faire du feu.
- Va chercher de l'eau, me dit-il.
- Où ça ?
- Cherche !... Tu en trouveras !
- J'avais quitté mon sac et l'avais placé sous ma tête, en guise d'oreiller, pour m'étendre. La corvée me dérangeait, et, en fait de café, j'aurais bien voulu un morceau de pain. Mais, par obéissance, je pris un bidon, bien décidé à revenir tout de suite, si je ne trouvais pas d'eau, en arguant de l'impossibilité de courir à la recherche d'une fontaine un jour de bombardement. Il y avait une pompe dans la cour, et bientôt l'eau chanta sur le feu, dans un vaste plat de fer-blanc qui brillait comme de l'argent, n'ayant pas encore servi. Un obus éclata tout près. Il devait être tombé sur la maison.
- Bah ! ils peuvent cracher tant qu'ils voudront, dit un sergent qui avait vu la Crimée ; c'est aussi sûr qu'une casemate, ici !
Quelques garçons de mon âge, appartenant à la 2' et que je connaissais bien, entre autres un jeune Américain, engagé volontaire à seize ans et demi, et qu'on appelait « Bébé », vinrent me demander si je voulais aller avec eux jusqu'au bout du village - « pour voir ». Je me levais déjà, quoique la proposition fût médiocrement tentante, ne voulant pas avoir l'air de « caner », quand le caporal me défendit de sortir.
- On va peut-être sonner au ralliement tout à l'heure, il ne faut pas quitter l'escouade.
Cette intervention ne me fut pas désagréable du tout, d'autant que quelques minutes après, j'avais en main mon gobelet d'étain, plein à ras bords d'un liquide noirâtre qui n'avait de café que le nom, mais qui me fit pourtant grand bien, car je commençais à avoir très froid, et j'étais tourmenté par une faim atroce.
Un de nos officiers vint crier, du haut de l'escalier de la cave :
- Que ceux qui veulent manger se dépêchent !
Manger ! Ah ! oui, certes ! car avec la prévoyance admirable de l'administration militaire, l'intendance n'avait pas songé à nous, et l'on nous avait fait partir sans nous donner seulement un pain. Nombre d'hommes se plaignaient de n'avoir pas mangé depuis bientôt vingt-quatre heures. Je remontai au jour, avec les camarades, sans me faire prier. Dans la rue, il y avait un va-et-vient, un mouvement extraordinaire : lignards, gardes nationaux, artilleurs, se pressaient en tumulte autour d'une dizaine de voitures pleines de grands sacs de toile. Le combat avait cessé, le canon faisait silence.