Un texte tiré du livre d'Alexandre Farinet, "Journal de guerre d'un porte-étendard de l'Armée du Rhin". Ce court extrait raconte, avec un réalisme saisissant, un combat de cavalerie lors de la bataille de Rezonville du 16 août 1870.
[..]"En avant ! dans ma pensée, en arrivant sur la cavalerie ennemie, je voulais négliger le soldat et tacher de combattre un officier ; j’en étais là de mes idées lorsque, tout à coup, je reçus près de l’épaule gauche un violent coup qui heurta la gouttière de ma cuirasse et déchira le dessous de mon épaulette. Ce coup, porté par derrière, visait sans doute ma tête mais il porta trop bas et manqua son effet. Au même instant je vis passer au galop un officier de uhlans qui devait être l’auteur du coup de sabre. Je le poursuivis. Il me tournait le dos, fuyant à trois ou quatre mètres en avant de moi, dans un espace assez libre. Je rattrapais l’Allemand et plongeais la lame de mon sabre dans le flanc de son magnifique cheval. Avant qu’il ne s’abatte, je retirai vivement mon arme et sans différer une seconde, j’atteignis l’homme ; ma latte pénétra tout entière dans son corps : monture et cavalier mordirent la poussière ! Ce que j’éprouvais alors est difficile à décrire. C’était ma première affaire : une sueur froide me monta au visage et je fus pris d’un tremblement nerveux en voyant sur la lame de mon sabre ce sang fumant dont quelques gouttes avaient rejailli sur mes joues. Les yeux de cet officier expirant se fixèrent sur moi ; en y songeant j’éprouve encore un frisson. Je n’ai pas distingué son grade ; c’était un homme d’une quarantaine d’années, de taille ordinaire, un peu maigre, portant une barbe noire. Je fus troublé à tel point que je ne vis pas le capitaine Vignal qui combattait non loin de moi en poussant de grands cris. Le lieutenant Bille, Chemin et moi, suivis d’une petite troupe de cuirassiers nous nous portâmes au secours d’un groupe de nos soldats que nous estimions en danger. Chemin fut renversé sous son cheval et disparut sans que nous puissions savoir ce qu’il était devenu. A mon tour je fus cerné et mis dans une position critique. Je reçus sur la tête un coup violent qui repoussa mon casque en arrière de sorte que je haletais, étranglé par les jugulaires. Ensuite un violent coup de sabre m’atteignit à la main droite, me faisant une blessure légère entre le pouce et l’index. Ma bonne jument avait la fesse gauche entamée par deux coups de sabre, elle agitait la queue et me couvrait de son sang ; bien que ces blessures ne fussent pas profondes ni dangereuse, cela me gênait beaucoup. Nous profitâmes d’une éclaircie pour respirer un peu, en voyant tourbillonner de toute part des escouades aux prises ; tous les hommes du régiment sont confondus, il n’y a plus ni pelotons organisés, ni escadron ; la solidarité n’en est pas moins grande entre soldats d’un même régiment. Nous étions à ce moment une trentaine de cavaliers réunis, tous couverts de sang et de sueur. La lutte continuait toujours, nous nous trouvâmes de nouveau assaillis ; je reçus un coup de lance porté avec une telle force que la pointe, après m’avoir brisé le petit doigt de la main gauche, traversa la partie inférieure de mon manteau roulé sous le pommeau de ma selle, pénétra au travers de mes vêtements et me fit une légère entaille à l’abdomen ; le coup fut amorti par la flamme de la lance qui trouva un obstacle dans mon manteau ; sans ce manteau providentiel j’étais un homme mort. Ce malheureux uhlan, tandis qu’il cherchait à dégager sa lance retenue par les crampons de la flamme, fut traversé d’un coup de pointe que lui porta le maréchal des logis Rinkel. Peu de temps après, ma jument eut le bas des naseaux traversé par un coup de lance. Je perdis un étrier, puis je fus tiré par un bras cramponné à ma tunique ; à ce moment précis je vis s'avancer sur moi sans que je puisse me défendre un cavalier de Magdebourg dans lequel je reconnus de suite un officier. La pointe de son sabre était peu éloignée de la tête de mon cheval, lorsque, j’essuyai à ma gauche trois coups de revolver qui n’atteignirent que ma cuisse sans me blesser. Je sentis mon cœur se glacer d’effroi, je pensais aux miens, que de réflexions en dix secondes ! Entouré de toutes parts, serré de près, j’eus le sentiment que j’allais succomber, me trouvant isolé, pressé par l’ennemi. Heureusement, quelques-uns des nôtres, voyant le danger que je courrais, prirent les Prussiens à revers ; mon heure, il faut croire, n’était pas encore sonnée. Le cou du cheval de l’officier qui voulait me pourfendre fut traversé par une balle tirée à bout portant ; cet animal se cabra, se raidit et finit par s’abattre entraînant son cavalier sous lui ".