Strasbourg. Texte extrait du livre de Georges-Roux La guerre de 1870 édité chez Fayard en 1966.
Strasbourg est une grosse affaire. La ville compte 70 000 âmes. Sa possession est, dans la lutte en cours, d'une grande valeur spirituelle. Capitale de l'Alsace, elle paraît en être le symbole. Ses fortifications, encore que désuètes, ne sont pas négligeables. Il y a une ceinture de bastions détachés et une enceinte de remparts continus. Tout cela est assez ancien, mal entretenu, pas en très bon état, mais tout cela existe et peut offrir des éléments de défense.
Aussitôt après les batailles de Forbach et de Woerth, les Prussiens se hâtent de marcher sur Strasbourg. Ils y arrivent dès le 8 août, l'investissent le 9. Ils sont une cinquantaine de mille, sous les ordres du général von Werder, avec quelques trois cents bouches à feu. Un gros effort est immédiatement entrepris par les allemands. Ils veulent la prise, aussi rapide que possible, d'une cité qui, pour eux, sera le signe de leur main-mise sur toute la province convoitée.
La défense est commandée par le général Uhrich, vieil officier de soixante-huit ans d'ailleurs assez médiocre. Elle dispose d'un régiment de ligne, le 87e, de divers détachements d'infanterie, de deux escadrons de lanciers, d'une compagnie de fusiliers marins. Il s'y joint quatre bataillons de mobiles, sans grande instruction militaire, plus de 5 000 soldats isolés, fuyards des dernières batailles, ayant mauvais moral, et parmi lesquels les officiers ne réussissent pas à rétablir la discipline. Au total 16 000 à 17 000 hommes, dont 4 000 seulemnt de bonnes troupes. Il y a peu d'artilleurs, pas de sapeurs du génie ; on manque de canons et de munitions.
Tout de suite, les Prussiens attaquent le réseau des fortifications, ils cherchent à le grignoter. Morceau par morceau, ils s'assurent de plusieurs positions avancées, mais ne peuvent pénétrer plus avant et n'osent pas donner un assaut général. Bientôt Werder s'impatiente, il menace de bombarder la ville si elle ne se rend pas, commence le 23 août ses tirs d'artillerie sur le centre de la cité. Il refuse d'abord de permettre l'évacuation des femmes, enfant, vieillards. Il y consent le lendemain à la suite d'une démarche des autorités helvétique, émues de cette tragédie si proche. Une fois de plus la Suisse remplit son grand rôle humanitaire. Pour en célébrer le souvenir, un Alsacien a fait élever à Bâle un monument dû au ciseau du sculpteur Bartholdi, l'auteur du lion de Belfort à Paris et de la statue de la liberté à New York.
Le bombardement reprend alors avec violence. 200 000 obus s'abattent sur la malheureuse Strasbourg. Ils font plus de 4 000 victimes, brûlent 400 maisons, incendient la bibliothèque, endommagent la cathédrale.
Le 28 septembre, après un siège de quarante-six jours, Ulrich se décourage, il se rend, livrant ses hommes, ses armes, son matériel, ses magasins. 15 000 de ses soldats vont grossir le nombre des prisonniers français en Allemagne. Plus encore que les pertes humaines ou matérielles, les conséquences morales sont graves. La chute de Strasbourg produit une forte impression ; elle semble sceller le destin de l'Alsace.
Après leur entrée solennelle, les vainqueurs se conduisent avec ce mélange de rigueur, de minutie et de sentimentalité qui les rend pour nous si déconcertants. Dans l'Allemagne entière, des souscriptions publiques sont organisées en faveur des strasbourgeois victimes de bombardements ! Hier on les massacrait, aujourd'hui on les gave.
En même temps, le premier octobre, la Kommandantur édicte ce qui suit :
Les officiers seront logés et nourris par les habitants. Ils ont droit :
1° à un petit déjeuner composé de café ou thé avec brioches ;
2° à un déjeuner composé d'un bouillon et d'un plat de viande avec légumes ;
3° à un dîner composé de soupe, de deux plats de viande avec légumes ou salade, dessert et café ;
4° pour la journée, à deux litres de bon vin de table et à cinq bons cigares.
Dès à présent, dans toute l'Alsace, l'administration civile française est remplacée par une administration civile prussienne.