[...] "Nous avons dit plus haut dans quelles conditions défavorables s'étaient formés les généraux. Le maréchal Lebœuf est un technicien de grand mérite, quoique assez superficiel ; mais il ne s'est jamais occupé de stratégie et sa situation de ministre de la Guerre l'écarte des fonctions de major général. Sa réputation bien établie de courtisan a usé d'avance un prestige qui ne résistera pas aux premières défaites. Le maréchal de Mac-Mahon, âme forte dans un "corps de fer", est la personnification del'honneur ; il est l'homme de la consigne, de la discipline et du devoir, mais ces qualités mêmes se trouvent on ne sait comment frappées d'inertie et aboutiront à un manque d'initiative et de décision lorsque l'heure sonnera des grosses responsabilités. Le maréchal Canrobert, Gascon beau parleur, "pompeux et familier à la fois" (de Mun), resté dans l'esprit de tous, le colonel des zouaves et le héros de Zaatcha, n'a montré en Crimée que son beau caractère et son abnégation, et, en Italie, il est resté au second plan ; la fin de sa vie n'a pas tenu tout à fait les pronostics favorables de ses brillants débuts. Le maréchal Bazaine, vrai type d'aventurier, tôt parvenu, jadis intelligent, mais alourdi de corps et d'esprit depuis son second mariage, joint une ambition démesurée au scepticisme le plus entier ; il pousse le goût de l'intrigue jusqu'à s'être fait de la dissimulation et du mensonge un véritable besoin. D'une mémoire étonnante mais d'une ignorance complète des notions les plus élémentaires relatives à la conduite des armées, il a malheureusement réussi, quoiqu'il n'ait jamais commandé dans la bataille plus de 6000 hommes, à se donner la réputation d'un grand chef, non seulement auprès des partis de l'opposition mais même dans les rangs de l'armée.
Des maréchaux, passons aux généraux. Voici un Bourbaki, prestigieux chef de "turcos", un des héros d'Inkermann, où, général de brigade, il a chargé et s'est battu comme un troupier, "d'une crânerie d'audace à étourdir" (E. Ollivier), mais dont l'imagination orientale trouble parfois le jugement, qui, envoyé aux manoeuvres prussiennes en 1864, a contribué à entretenir les illusions sur notre supériorité, estimant "que le travail abrutit un officier", - un Frossard, dont l'armée qui ne l'aime pas à cause de son caractère hautain et de ses allures cassantes, murmure que sa carrière de sapeur a été une mauvaise préparation au commandement d'un corps d'armée, et que ses fonctions de précepteur du prince impérial font traiter de "maître d'école", - un Failly, brillant colonel de Crimée, mais devenu inerte et indifférent, - un Trochu, d'une faconde qui a ébloui les parlementaires et d'une intelligence si aiguë qu'il en prend à certaines heures figure de prophète, mais dont les belles qualités sont gâtées par le pire défaut que puisse avoir un général : l'abus du sens personnel.
Tous sont ou ont été incontestablement de beaux soldats. Ils ont, sur tous les champs de bataille, multipliés les preuves de leur énergie et de leur bravoure ; mais la plupart croient trop que la bravoure suffit à tout. Ils ont l'expérience de la guerre, ou plus exactement de la vie de campagne ; mais la nature trop spéciale de celle qu'ils ont mené en Afrique et en Crimée ne les a pas préparés à résoudre les problèmes que pose la conduite des armées ou des corps d'armée dans la guerre de mouvement. Excellent soldats, seront-ils des chefs ?
Ni les états-major ni les différentes armes ne sont mieux préparées à la grande guerre. Nous avons dit plus haut comment une mauvaise organisation avait engourdi et paralysé les officiers d'élite qui constituaient le corps d'état-major. La guerre ne modifiera pas ces habitudes. Confinés dans de médiocres besognes de chancellerie, réduits au service "de scribes et de courriers", tenus à l'écart des décisions du commandement quan ils n'appartiendront pas à cet organe trop influent, "le cabinet", ces officiers ne sauront pas dissimuler leur rancoeur ; elle se traduira par une certaine raideur qui entre tiendra les préjugés des corps de troupe, aggravera les malentendus et contribuera à priver les états-major de toute influence".
( Extrait de l'Histoire militaire et navale de la nation française de Gabriel Hanotaux , tome VIII, éditée chez Plon en 1929)